La princesse et la tapisserie

La princesse et la tapisserie

Il était une fois, dans un vaste royaume, une princesse, nommée Capucine, qui passait le plus clair de son temps à broder une immense tapisserie qu’elle avait commencé dès son plus jeune âge. Il faut dire que dans ce royaume, l’art de tisser se transmettait de mère en fille et Capucine avait hérité de la technique éprouvée par sa mère et sa grand-mère avant elle. Elle se mettait à la tâche de bon matin et réalisait avec soin de nouveaux motifs qui complétaient cette trame particulière. Elle oeuvrait ainsi chaque heure de sa journée, chaque jour de sa semaine, chaque semaine de sa vie et ne s’offrait pas beaucoup de répit… D’ailleurs, elle ne se souvenait même plus à quoi sa tapisserie ressemblait au juste puisqu’elle était pliée au fur et à mesure de l’avancement de son ouvrage, ni même pour quelle raison elle s’acquittait de cette tâche quotidienne.

Un matin, Capucine se rend compte avec effroi qu’il ne lui reste plus de fil. Elle a beau retourner tout son atelier, fouiller les tiroirs, soulever les différentes couches de sa tapisserie pliées dans un coin, rien à faire! Elle doit se rendre à l’évidence : la veille, elle a dû utiliser la dernière bobine, sans vraiment s’en rendre compte. Cela ne lui est jamais arrivé auparavant.

Elle décide de rendre une petite visite à ses cousines princesses, qui, comme elle, réalisent leur propre tapisserie.

  • Sûrement qu’elles sauront me dépanner en attendant de trouver une meilleure solution, se dit Capucine.

Mais elle a beau parcourir tout le royaume, faire part de sa requête dans le moindre château, à chaque fois, elle est déçue. Le fil de Justine est bien trop épais, celui d’Isaline est si transparent qu’on y voit à travers, celui de Mazarine n’est pas dans les bons tons et ainsi de suite. Décidément, le fil de Capucine est bien particulier!

Mais la princesse ne désespère pas, elle a plus d’un tour dans son sac. Elle se rend en ville, à l’atelier d’un marchand de grande renommée spécialisé en fils en tout genre. Sur la devanture de son magasin, on y lit : « Tissus, étoffes, rideaux… j’ai le fil qu’il vous faut! ». A peine entrée dans l’échoppe, Capucine est impressionnée par la quantité de fils de toute les sortes – coton, laine, soie – qui se déclinent dans tous les tons – anthracite, fuschia, indigo – sur tous les supports – bobine, pelote, écheveau – dans chaque recoin…

  • Puis-je faire quelque chose pour toi? s’enquérit le marchand.

Capucine brandit un échantillon de son précieux fil qu’elle a prélevé de son travail et s’exclame :

  • J’aurais besoin d’une bobine de ce fil, exactement le même!

Le marchand examine attentivement le fil, le tâte, fronce les sourcils puis répond avec une mine désolée :

  • Je m’excuse mademoiselle mais je n’ai jamais vu un fil pareil.
  • Alors, cela veut-il dire qu’il n’y a aucune solution? implore Capucine.
  • Je peux tenter de le reproduire mais sans garantie. Donne-moi trois jours, suggère le marchand.

La princesse accepte la proposition et s’en retourne chez elle, désoeuvrée.

Capucine passe les trois jours suivants à faire les quatre cents pas, attendant avec impatience des nouvelles du marchand. Le troisième jour, un messager est dépêché par celui-ci et annonce que malheureusement, il n’a pas été en mesure de reproduire le fameux fil. Capucine se désole d’une telle conclusion :

  • Mais comment poursuivre ma tapisserie? Comment honorer celles qui m’ont précédée?

C’est alors que le messager se permet de remarquer :

  • Je connais un ermite qui vit reclus dans une petite maison de bois à la clairière de la forêt. On dit qu’il a réponse à toute question et même, qu’il serait un peu magicien. Peut-être saura-t-il te conseiller?

La princesse le remercie vivement car elle est désormais prête à tout, même à rencontrer cet étrange vieillard.

Après plusieurs heures de marche, Capucine trouve la demeure de l’ermite sans peine, grâce aux précieuses indications du messager. A peine a-t-elle poussée la lourde porte qu’elle entend :

  • Entre Capucine, je t’attendais.

Très étonnée, elle pénètre dans la pièce sombre et tapissée de poussières. Ses yeux, peu habitués à une telle obscurité, ne distinguent qu’une ombre imposante au fond de la seule pièce de la bâtisse. L’ermite continue :

  • Tu souhaites récupérer ton fil unique, celui qui ne convient qu’à toi, c’est exact?

La princesse acquiesce d’un hochement de tête, intimidée.

  • Si je te promets de t’aider, es-tu prête à accomplir ce que je vais te demander, sans poser de questions? poursuit le vieillard, de manière énigmatique.
  • D’accord, s’engage Capucine.
  • Très bien. Tu vas devoir réaliser trois choses. Premièrement, retourne auprès de tes cousines et demande-leur une bobine de leur fil favori ainsi que de t’apprendre une de leurs techniques préférées. Deuxièmement, défais un pan de ta tapisserie sur toute sa longueur. C’est par là que tu reprendras désormais ton ouvrage. Troisièmement, chaque matin, tu prendras l’habitude d’étendre ta tapisserie sur la pelouse du jardin, de monter au sommet de la plus haute tour du château pour l’observer et décider ensuite comment tu t’y prendras. Ah, et une dernière chose, de retour chez toi, tu trouveras une nouvelle bobine de ton fil posée sur ton tabouret.

Capucine a mille questions qui lui brûlent les lèvres mais elle a promis. Alors, elle se contente de remercier chaleureusement le vieil homme et, un peu confuse, elle s’en retourne au château.

Comme annoncé, elle trouve une nouvelle pelote de son fil sur son siège et n’en croit pas ses yeux. Mais Capucine n’a qu’une parole et au lieu de perdre son temps à s’interroger sur cette étonnante rencontre, elle s’exécute. Elle visite une fois de plus chacune de ses cousines, défait un pan entier de sa tapisserie et elle se perche tout là-haut pour admirer son ouvrage au complet pour la première fois. Elle se sait pas vraiment quoi, mais elle sent que quelque chose a changé. Ses rendez-vous avec ses cousines se multiplient car elle prend goût à échanger avec elles sur leur dernier motif ou une nouvelle technique à expérimenter. Chaque matin, après avoir installé sa tapisserie dans le gazon, elle continue de grimper dans la plus haute tour et prend le temps de réfléchir à la couleur qu’elle va utiliser ou la prochaine forme à esquisser ensuite. Parfois, l’inspiration est instantanée, parfois l’élan de création prend plus de temps. Au sein du château, on dit même que depuis, il n’est pas rare d’entendre la princesse chanter lorsqu’elle tisse. Décidément, quelque chose a changé, mais quoi?

Source: Inspiré d’un conte paru dans Kerouac, M. (1996) Métaphore thérapeutique et ses contes. Québec : MKR Edition.